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OFP-098

L'Anomalie de Château Cugny

Confidentiel Mis à jour: 08.08.2024 Canton du Jura Entité Transversale Rédigé par @stef

OFP098 Photographie de Château Cugny. Source: Barbara Steinemann.

Description

Ce dossier a été ouvert après la découverte d’un texte manuscrit datant du lors d’une démolition dans le quartier de ██████████ à Délémont.

Les feuilles étaient glissées entre deux moellons d’un bâtiment datant de la fin du XIXe. D’après la datation, c’est un manuscrit authentique de cette période.

Un auteur vaudois a retranscrit le texte dans un recueil publié par la Société Jurassienne d’Émulation, consultable ici. C’est à travers ce recueil que l’histoire a attiré notre attention, étant donné les ressemblances avec les cas de ████████████████ █████████████ █████████████████ et de ████████████████████, et autres…

Observations

OFP098 Photographie prise lors de la découverte des documents. Source: ████████████████ de l’entreprise ██████████.

L’autrice originale du texte, Marie Gaufroid, n’a pas pu être retrouvée dans les archives, même si sa lignée originaire de Vautenaivre existe.

Par ailleurs, tous les lieux décrits dans le texte sont réels, en particulier le “Château Cugny” une formation rocheuse connue dans la région et associée à une légende de prince et de princesse.

Les références à la Dame de Craie correspondent à de nombreuses sources internes sur la CONTENU EXPURGÉ - DIRECTIVE FÉDÉRALE

@stef: wtf

@boss: Mon bureau, Stéphanie. Hop.

Témoignages

Le texte intégral retranscrit:

L'Impermanente - Fragment 01

Dans la neige, les traces laissées par ses pieds nus partaient du village jusqu’à l’orée du bois. Avant même que l’aube se lève, j’avais compris que je ne reverrais jamais ma Maman. C’était ainsi, à Vautenaivre. Nous l’apprenions avant tout : la nuit, ceux qui pénètrent dans les bois disparaissent à jamais.

Le matin suivant, vers la Chute du Bief, j’ai retrouvé la montre de poche qu’elle portait autour du cou. Le boîtier d’argent terni renfermait un cadran blanc aux aiguilles figées par l’oxydation, irréparables.

À la messe du dimanche suivant, j’ai tenu la montre contre mon cœur en écoutant le sermon de l’abbé Arnoux. Il l’avait dédié à sa mémoire, à son sacrifice volontaire à l’esprit malin de nos forêts, un don d’âme et de chair pour assurer la protection des villages alentour.

J’ai pleuré, mais sans faire de bruit, par peur que la Dame de Craie ne m’entende.

Après toutes ces années, mes souvenirs marchent encore à pas feutrés dans ces denses forêts cernées par le Doubs. Parfois, je les entends quand le vent bruisse dans les frondaisons. J’erre entre pins et chênes, sachant que je ne pourrai jamais les rattraper, ces fragments de mémoire qui voltigent et se désintègrent comme des feuilles mortes. Mais plus j’avance, plus le passé s’éveille, s’éclaircit comme une brume laiteuse transpercée par un soleil d’hiver.

L'Impermanente - Fragment 02

L’Horloger arriva en 1866, un après-midi d’automne sous une pluie torrentielle. Son coche tiré par des chevaux blancs luisait, une cabine noir ébène décorée de moulures florales et d’ornements dorés. C’était inédit à Vautenaivre, notre village de rien-du-tout : quatre fermes et une scierie croulante, assiégées par une forêt maudite.

Portant un pince-nez, une redingote et un haut-deforme, l’Horloger était tout aussi incongru. Son nom : Eugène Lacroix, de Porrentruy, un artisan-horloger célèbre pour ses créations virtuoses qui ornaient les palais de souverains du monde entier. Sa barbe blanche touffue obscurcissait un visage ridé dont les petits yeux verts bougeaient constamment, donnant l’impression qu’il cherchait quelque chose, ou que quelque chose le cherchait.

L’Horloger s’installa dans la grange du Bois-Banal, vieille bâtisse reconvertie par mon père en logis modeste, surplombant la vallée depuis une clairière bordée de chênes centenaires. Personne ne savait ce que Lacroix faisait dans notre région et il ne s’était pas expliqué. Mais nous savions que sa bourse était bien alourdie de pièces d’argent, ce qui suffisait amplement aux villageois, eux qui ne voyaient que du cuivre, parfois du billon après une bonne récolte.

C’était un événement, voire un miracle. Nous n’étions que quatre familles à Vautenaivre : les Brossard, les Froidevaux, les Péquignot, et nous, les Gaufroid. À part les gens de la paroisse à Goumois, nous ne voyions jamais d’étrangers, encore moins de citadins. Avoir un nouveau voisin – une célébrité, en plus – était émoustillant.

Mais l’Horloger était un voisin peu commode. Nous ne l’apercevions que rarement au village, marchant d’un pas décisif, sans dire bonjour, sans regarder personne dans les yeux. Il ne sortait que pour commander victuailles et matériaux nécessaires à son travail, refusant catégoriquement toute invitation à manger ou même juste à partager un verre de gentiane. Chaque amorce de conversation était refoulée avec un grognement et une ondulation de la main, attitude qui aigrit rapidement le sentiment des villageois, déjà peu enclins à apprécier les gens de la ville.

Mais mon père, si taciturne, aux traits plus rigides que les troncs qu’il sciait, nous expliqua à mes grands frères et moi que si cet homme nous laissait tranquilles, nous devions lui accorder la même courtoisie.

« Déranger autrui, ajouta-t-il en me dévisageant, c’est attirer le regard de l’esprit de la forêt, comme votre mère l’a fait en laissant sa mélancolie la soumettre. Avez-vous déjà oublié ce qui lui est arrivé ? »

Je n’avais pas oublié, mais ses morales n’amoindrirent en rien ma curiosité. Je rêvais de quitter Vautenaivre, de voir autre chose que ces arbres, ces buissons, ces rochers et ces mêmes visages, jour après jour. Ainsi, avec l’espoir d’en apprendre davantage sur le vaste monde extérieur, je me portai volontaire pour livrer les marchandises hebdomadaires de l’Horloger dans sa cabane du Bois-Banal, à une heure de marche du village à travers la forêt.

Les premières fois, l’Horloger m’accueillit sans rien dire, sans même me remercier, en claquant la porte. Mais j’insistai, et un jour, mon sourire et ma bonne humeur brisèrent enfin ses défenses. Dès lors, à chacune de mes visites, nous prîmes le goûter dans l’herbe de la clairière. Nous grignotions les tourtes à la crème que Lise Péquignot cuisait dans le four villageois, sirotions des thés exotiques reçus d’Inde, de Chine, du Népal et d’autres endroits si lointains et mystérieux que même la Lune me semblait plus atteignable.

Pendant ces goûters, l’Horloger me décrivait ces pays, sa voix encore emplie de l’émerveillement ressenti en les voyant de ses propres yeux. Sous l’air sévère, je découvris un vieillard aimable, voire chaleureux, avec tant d’histoires récoltées dans les recoins de ce monde que j’en ressentais le tournis. C’est dans cette clairière que j’appris que la vie n’était pas comme un pot de lait et qu’elle pouvait se remplir sans jamais déborder.

Les semaines défilèrent. À chaque visite, je passais davantage de temps au Bois-Banal, attirant regards méfiants et commérages à mes retours au village. Mais je m’en fichais de leurs jugements ignorants. Le temps de quelques heures, je voyageais loin de Vautenaivre et de sa forêt, loin du Jura et de la Suisse, dans des lieux que leurs imaginations rabougries ne pouvaient même pas concevoir.

« Je dois te remercier, Marie, m’avait dit l’Horloger, une fois en sirotant un thé blanc du Fujian. Sans tes visites, je me sentirais bien seul, dans ma cabane.

— Et que faites-vous, dans votre cabane, Monsieur Lacroix ? »

Il avait hésité avant d’expliquer qu’il était venu réaliser un rêve : celui de créer son chef-d’œuvre. Après avoir longtemps travaillé dans les grandes maisons de La Chauxde-Fonds et de Bienne, il était devenu désenchanté par les limitations imposées par les nouvelles méthodes de manufacture. Préférant travailler à une main, il s’était attelé au développement d’une montre très spéciale, selon les directives d’une cliente qui l’était encore plus. Cette pièce serait d’une telle beauté, d’une telle complexité, d’une telle perfection… Il s’était emballé, envoûté par sa propre imagination.

Émue par sa passion, je n’osai pourtant pas lui demander de voir la montre en question. Le monde de l’horlogerie m’intriguait, mais j’avais trop l’habitude d’entendre que je n’avais pas le droit, que ce n’était pas pour moi, que j’étais trop curieuse, et me tus.

En retrouvant Vautenaivre, ma bonne humeur fut aussitôt sapée par la routine : le nettoyage, la cuisine, les corvées pendant que mon père et mes frères s’affairaient à la scierie. Seule à la ferme, je subissais aussi les visites impromptues et épuisantes de Jérôme Péquignot et Pierre Brossard, ces deux mouches qui me tournoyaient autour, armés de l’espoir nauséeux que l’un d’entre eux me dompterait et m’accueillerait, d’ici à quelques années, dans leur ferme familiale à quelques foulées d’ici, où je ferais leur nettoyage, leur cuisine, leurs corvées…

Cette nuit-là, comme de coutume, nous fermâmes les volets pour divertir le regard de la Dame de Craie. Dans le noir, au fond de mon lit, je fermai les yeux en pressant la montre de Maman contre mon cœur. J’imaginai Paris, Londres, la cité interdite de Pékin, les somptueux palais de Bangalore… Je me fis la promesse qu’un jour, je quitterai ces terres maudites et que je verrai tout ce que le monde contenait de beau, de neuf et de fabuleux.

L'Impermanente - Fragment 03

Un après-midi, Brigitte Brossard revint au village à bout de souffle. Elle prétendait avoir aperçu l’Horloger sur le chemin menant à Château Cugny : nouvelle inquiétante, voire effrayante pour les villageois.

En réalité, le château était une formation de roches blanchâtres qui surgissaient comme des crocs d’une montagne au nord, évoquant les tours érodées d’une forteresse antédiluvienne. On disait que c’était la demeure de l’esprit de la forêt : une princesse morte noyée, réanimée par sa rage. La légende voulait que celle ou celui qui croisait son regard blanc aurait son âme déliée, arrachée de son corps, condamnée à perdurer pour l’éternité, désincarnée dans les racines pourrissantes de pins sylvestres morts. Mon père racontait que mon arrière-arrière-grand-père l’avait vue marcher, pieds nus, le long du Doubs. Trois jours plus tard, on l’avait retrouvé mort vers Malnuit, dépecé vivant par une volée de pics noirs.

Son nom, nous ne devions pas le prononcer, sous peine de la recevoir en visite dans nos rêves et de ne jamais nous réveiller : la Dame de Craie.

Après Brigitte, c’était au tour de Damien Froidevaux de nous informer qu’il avait aussi vu l’Horloger prendre le chemin de Château Cugny. L’effroi généralisé s’aggrava et les regards convergèrent peu à peu sur moi. Lise Péquignot, la plus dévote de toute la paroisse, s’exprima de sa voix stridente :
« Et toi, Marie ? Tu n’as rien remarqué ?

— Non, rien.

— Pourtant, tu le visites souvent. Tu passes énormément de temps là-haut. »

Sentant la dangereuse ferveur dans sa voix, mon père intervint.

« Parlons plutôt de Lacroix. »

Les adultes s’emportèrent, pris dans le courant furieux de leur méfiance superstitieuse, ce mal plus endémique encore que le choléra dans ces campagnes isolées. Qu’est-ce qu’il fout là, finalement, cet Horloger ? Après tout, c’étaient les paysans qui quittaient les villages pour les villes, attirés par les nouvelles fabriques, les chemins de fer rugissants et la promesse de richesses abondantes. Le mouvement inverse était impensable. Qu’est-ce qu’il est bien venu foutre ici, chez nous, bon sang ? Et s’il était venu pour une raison contre-nature ? blasphématoire ? profane ?

Je ne les écoutais pas. L’Horloger était étrange, excentrique, mais ne faisait preuve d’aucune malice, ni même de méchanceté. Je le savais mieux que personne.

Ainsi, le lendemain, malgré les protestations de ma famille et le mécontentement de mes voisins, je gravis le chemin du Bois-Banal en tirant mon chariot plein de marchandises. L’habituelle heure de marche ne me prit qu’une demie…

En approchant la cabane, je ne vis personne. La porte de la grange était entrouverte, mais l’Horloger ne répondait à aucun de mes appels. Aussitôt, ma curiosité d’adolescente surpassa toute raison. Je pénétrai à l’intérieur où, malgré le jour, une pénombre de fusain persistait. Le décor était vétuste, à peine vivable : quatre murs de bois renforcé, l’âtre en pierre débordant de cendres, une table, une chaise, un lit, tous chancelants. Le seul meuble en bonne condition était l’établi d’horlogerie, près de la fenêtre, recouvert d’outils délicats, mystérieux, d’une beauté intoxicante.

Au fond de la pièce, une porte attira mon attention. La cabane n’était censée avoir qu’une entrée. En l’ouvrant, je fus étonnée de découvrir une autre pièce sans fenêtres… Un vertige soudain s’empara de moi, faisant tanguer le sol comme le pont d’un navire en pleine tempête. Par un sortilège incompréhensible, l’intérieur de la cabane paraissait plus grand que son extérieur.

Au centre de cette pièce aveugle, un coffre en plomb, de la taille d’une brique, était posé sur un piédestal de granit. J’avançai sans respirer, captivée par les spirales décoratives qui recouvraient sa surface ternie. Les arêtes de la boîte frémissaient, faisant ondoyer l’air alentour, comme l’horizon lors de journées de canicule.

Incapable de résister, je plaçai mes mains sur le coffre et l’ouvris.

Sur un coussin de soie rouge, la montre de poche était ouverte. Le cadran noir de jais était décoré de chiffres romains dorés et de gravures spirales iridescentes. Une ouverture laissait entrevoir le mécanisme, un enchevêtrement de roues cuivrées, de ressorts, de tiges et de joyaux brillants. La machinerie pulsait, mue par une force invisible en émettant un cliquetis presque inaudible.

Plus je contemplais la complexité de l’entrelacs métallique, plus je sentais l’univers se réduire, se contracter. Bientôt, j’étais seule avec le coffre, le coussin de soie, la montre inachevée qui semblait s’agrandir, s’ouvrir pour m’accueillir. Chaque engrenage se déployait comme un bourgeon dans lequel une autre fleur s’épanouissait. Je tombais…

Maman était là, avec moi, dans la pièce carrée. Je sentais ses mains glaciales sur mes épaules, son souffle contre ma nuque et mes oreilles, une haleine qui sentait l’humus de la forêt et les premières brumes de l’automne. Elle prononçait des mots incompréhensibles, des consonnes sans voyelles. Crépitantes, ses phrases s’infiltraient par mes oreilles, se répandant dans mon intérieur comme des scolopendres dans mes veines, mes artères et les plis de ma cervelle…

Mes yeux ne pouvaient plus cligner. J’étais figée par ce froid qui se répandait. Le mécanisme m’absorbait dans ses rouages infinis. Je me transformais en pièce imbriquée, soudée, fixée dans la machine, incapable de bouger, sauf sous l’impulsion de ce qui m’entourait. Je disparaissais dans le rythme incessant, le martèlement assourdissant de l’écoulement des secondes. Je n’étais plus personne.

Plus rien.

L'Impermanente - Fragment 04

« Marie ? » J’ouvris les yeux. Derrière les verres du pince-nez, je voyais les pupilles vertes de l’Horloger. J’étais allongée dans son lit, à la lueur d’une chandelle qui esquissait des ombres frétillantes contre les murs de la grange.

J’étais encore confuse, mais l’Horloger ne perdit pas de temps. Il me gronda, me traita de petite fouine bien culottée, ajouta que j’avais beaucoup de chance qu’il était revenu à temps. Sa montre n’était pas conçue pour le commun des mortels, une pièce unique, le résultat de dix ans de travail acharné selon les directives précises de sa cliente. Presque terminée, elle était d’une telle complexité qu’en la contemplant, on s’ouvrait à l’emprise soudaine et violente de la folie. Un peu plus et je me serais perdue entièrement…

Je repensai à la montre, mais étais incapable de reformer son image. Dans ma tête encore embrumée, des liens terrifiants se tissaient entre l’Horloger, sa montre mystérieuse, et ses visites à Château Cugny. Il n’était pas venu à Vautenaivre par hasard. Les autres villageois avaient eu raison de le soupçonner. Et moi, l’idiote, m’étais jetée dans les bras de l’enfer.

« Votre cliente… la Dame de Craie ? »

Son regard se voila aussitôt, noirci par la révélation honteuse de son pacte sacrilège.

« Retourne à ton village, dit-il platement. Mon contrat stipule que je dois terminer la montre aujourd’hui, sous peine de… dédommagements. »

Je ne comprenais pas, mais n’eus pas le temps de m’attarder sur ce qu’il entendait. Les premières lueurs de l’aube se glissaient par la fenêtre, venant effleurer mon visage.

Le matin ? Déjà ?

« Mon Dieu ! m’écriai-je. Depuis quand suis-je là ?

— Depuis hier après-midi. »

Saisie de panique, je me levai d’un bond. Une journée entière ? Que penseraient les villageois ? L’angoisse me tordit les tripes, chargeant mes yeux de larmes. Personne n’était censé survivre la nuit dans la forêt. Ceux qui revenaient n’étaient plus les mêmes, des coquilles possédées par la Dame de Craie. On les brûlait, on les pendait, on les faisait disparaître pour exorciser le Mal qui les infectait. Mon histoire invraisemblable de montre magique ne me protégerait guère contre les superstitions sanguinaires de mes voisins.

« Ça ne va pas, Marie ? dit l’Horloger, sa voix teintée d’inquiétude.

— Les autres vont croire que la Dame de Craie m’a possédée. Ils ne voudront plus de moi au village. Pire… ils pourraient me… »

Ma voix s’éteignit.

« Mais tu étais ici !

— C’est peut-être pire encore, à leurs yeux… »

Le regard de l’Horloger se plissa.

« Ils ne te feront pas de mal.

— Vous ne les connaissez pas. Ce n’est pas comme la ville, ici. »

Il hésita, fixa la porte impossible au fond de la cabane, puis retourna son regard vers moi. Je ne pouvais pas savoir ce qu’il pensait et n’avais pas le temps de le découvrir. Je devais retourner à Vautenaivre. Pas le choix. Ravaler mes larmes. Descendre le chemin de la forêt. Affronter mon destin, quel qu’il soit.

« Au revoir, Monsieur Lacroix. »

Sans attendre sa réponse, je quittai la cabane en courant et dévalai la montagne. J’étais si terrifiée par ce qui m’attendait dans la vallée, que je n’avais pas remarqué que la montre de Maman n’était plus dans ma poche.

L'Impermanente - Fragment 05

Haletante, j’arrivai au village où un attroupement s’était formé devant notre maison. Mon père accourut pour me prendre dans ses bras, ce qu’il n’avait pas fait depuis longtemps. J’étais larmoyante, délirante, les genoux sanglants après avoir trébuché. Les autres villageois nous entourèrent. Je voyais des gens venus de Goumois, dont l’abbé Arnoux en personne.

De grandes discussions se mutèrent en disputes, presque en bagarres. Mon père était le plus féroce de tous, s’interposant avec mes frères pour me protéger de la foule. J’étais encore affaiblie, désorientée, mais je croisai le regard de Lise Péquignot, d’Henri Froidevaux, de Brigitte Brossard, des deux mouches. Ils me regardaient avec ces mêmes yeux de lièvre chassé, noirs et effrayés, au-delà de toute raison.

Après de longs débats, les villageois et les visiteurs de Goumois parvinrent à un accord : ils confronteraient l’Horloger afin de confirmer leurs soupçons et mettre un terme à son influence néfaste sur la région. Ils s’armèrent de fourches, de haches et de houes. Avec l’abbé Arnoux à la tête du cortège, ils s’attaquèrent au chemin pentu menant au Bois-Banal. Malgré mon état, j’insistai pour les accompagner, armée de l’espoir vain que je pourrais les convaincre de le laisser tranquille.

Aidée par mes frères, je gravis le chemin comme le Calvaire, subissant les regards haineux de ces gens que je connaissais, avec lesquels j’avais échangé tant de sourires. Lorsque l’Horloger serait puni, serait-ce mon tour ? Un gibet, un bûcher ou un autre supplice. Je ne verrai jamais les canaux de Venise, les rives de Pest et de Buda, les plages du Siam…

Mais en arrivant dans la clairière du Bois-Banal, la colère des villageois se dissipa subitement, aspirée par leur stupéfaction. La cabane avait disparu. À sa place, un rocher blanc se dressait comme s’il avait toujours été là. Perplexes, les paysans se dispersèrent pour chercher une trace de l’Horloger ou son logement, mais ne trouvèrent rien.

Tenant à peine sur mes jambes, je m’approchai de la roche pour y poser ma main. La pierre calcaire friable était encore tiède.

Un éclat dans l’herbe attira mon attention. Je me baissai et découvris la montre de Maman au pied du rocher. La gorge serrée, je la ramassai et l’amenai à mon oreille. J’entendis le mouvement furieux du mécanisme, vif et net.

Elle était réparée.

L'Impermanente - Fragment 06

Dix ans ont passé et Vautenaivre est abandonnée. Ici et ailleurs, les bûcherons, éleveurs et paysans sont partis s’enrichir à l’ombre des cheminées qui poussent dans les vallées comme des morilles après la fonte des neiges. C’est dans les villes que leurs souffrances s’incarnent et rôdent maintenant, car ils les ont emportées avec eux, dans leurs valises et leurs baluchons : leurs esprits malins, leurs malédictions.

Dans la forêt, les murmures se sont tus.

Au Bois-Banal, le rocher s’érode davantage à chaque pluie, sa surface blanche se creuse, taillée par les ruisselets. Un jour, il disparaîtra, lui aussi, dissous par l’écoulement impitoyable du temps.

Quand j’arrive à la nouvelle gare de Delémont, un brouillard se dépose sur ces souvenirs. Rassérénée par le chaos de la ville en plein essor, je retourne à la fabrique. Je m’assieds, me vautre sur le bois usé de mon établi. J’insère pignons et roues, ressorts et joyaux dans les mécanismes. À chaque mouvement, j’apprends, car un jour, j’inventerai mes propres engrenages, mes propres complications.

Un jour, je créerai quelque chose d’exceptionnel.

Parfois encore, j’aperçois une silhouette diaphane, radieuse comme la pleine lune, se promener entre les rangées d’horlogers sans faire le moindre bruit. Je l’ignore et me concentre sur mon travail, même quand je sens ses doigts effleurer mon épaule, son souffle contre ma nuque.

Dans cette ville qui se répand comme de la crème versée dans une pâte à tourte, les rues ne sont jamais vides et rugissent, pleines de coches, de passants, de nouvelles constructions… Lorsque la nuit tombe, je ferme les volets comme nous le faisions à Vautenaivre. Dans le noir, je m’endors avec la montre de Maman contre mon cœur, bercée par ses fragiles pulsations, le tressaillement du temps qui s’égrène.

Et quand je rêve, je rêve sciemment de ce qui est à venir, non pas du passé qui me poursuit.

Avancer, toujours avancer, car le temps n’attend personne. Il m’érode, de jour en jour…

Comme la pluie ronge la craie.

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N/A

(INTERNE)

@pati je connais l’endroit. très joli pour une randonnée!

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