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OFP-192

Le Gouffre des Röstis

Restreint Mis à jour: 12.09.2022 FR, BE, NE, VS, VD Anomalie d'Accumulation Rédigé par @stef

OFP192 Coupe transversale conceptuelle. Source: ████████████████████████

Description

OFP-192 désigne un phénomène affectant les personnes qui franchissent la frontière linguistique séparant la Suisse romande de la Suisse alémanique. Le franchissement ne présente aucun danger immédiat. Ses effets sont différés, progressifs et, à ce jour, irréversibles.

Les sujets exposés sont impactés par une modification qui affecte la mémoire, la santé et la maîtrise de la langue. Elle atteint ce que l’Office désigne sous le terme de distinction : l’ensemble des préférences, des partis pris, des goûts et des façons d’être propres à un individu. Après exposition, les sujets en perdent une part. La distorsion est généralement signalée par leurs proches.

Trois constantes ont été relevées :

  • une perte lexicale ou sensorielle ciblée : un mot, goût, ou opinion disparaît sans laisser de souvenir ;
  • un aplatissement que l’entourage décrit difficilement ;
  • enfin, dans les cas prononcés, une sensation de traction vers le bas, rapportée comme un vertige, en l’absence de tout dénivelé.

Note contextuelle — le « Röstigraben ». Terme populaire, sans valeur administrative. Le Röstigraben (« fossé du rösti », d’après le plat de pommes de terre räpées du côté alémanique) désigne la frontière culturelle et linguistique entre Suisse romande et Suisse alémanique. On situe communément cette limite le long de la Sarine, dans le canton de Fribourg, et des lacs de Bienne, Neuchâtel et Morat. Le terme est surtout employé pour commenter les divergences de mentalité entre les deux régions, notamment lors des votations fédérales. L’usage courant tient la chose pour métaphorique. Les relevés de l’Office ne le confirment pas.

Observations

L’Office n’a jamais localisé OFP-192 avec précision.

Obs. 192-02 — Le problème de mesure. Deux équipes de relevé ont été dépêchées sur la frontière, l’une romande, l’autre alémanique. L’équipe romande a situé le phénomène plus à l’est. L’équipe alémanique, plus à l’ouest. L’écart entre les deux relevés correspond, au mètre près, à la largeur de la zone contestée. Les deux équipes maintiennent leur position et aucune des deux n’a été jugée dans l’erreur.

Obs. 192-05. Un habitant de la région francophone signale la disparition d’un mot. Il ne se souvient pas duquel. Il sait seulement qu’il désignait un sentiment, que ce sentiment n’a pas d’équivalent de l’autre côté, et qu’il ne parvient plus à l’éprouver depuis qu’il ne peut plus le nommer.

Obs. 192-09. Relevés instrumentaux. La profondeur estimée du phénomène augmente chaque année et la progression n’est pas linéaire. Elle suit une courbe accélèrante. Les projections de l’Office situent un seuil à partir duquel la traction s’exercerait sans franchissement, à distance, aux environs de ███████████████.

Obs. 192-11. Hypothèse de travail, non établie : OFP-192 n’est pas un lieu mais une profondeur. Depuis la fondation de l’État fédéral, les désaccords que le pays a choisi de ne pas trancher (votations divisées selon la ligne, jugements portés d’une région sur l’autre, mots sans équivalent d’un côté ou de l’autre) s’y seraient déposés en couches successives. La masse accumulée exercerait une traction croissante. Cette traction porte sur la différence entre les individus ; les individus eux-mêmes demeurent physiquement intacts.

On y reconnaît une tendance pléromnurique propre à une superposition classique de l’███████ de ███ et la ████ de ██████, comme dans le cas très discuté du Plateau de Salanfe (voir dossier OFP-EXPURGÉ)

Témoignages

Témoignage 192-05 de M. ██████████████

Il est parti bosser à Berne pendant l’été. Cinq mois, ou six. J’sais plus.

En rentrant il était pareil, hein. Faut que je précise, physiquement c’est lui, à cent pour cent.

C’est juste qu’il rit plus au bon moment. Dans une famille on a un rire, vous savez ? Je sais pas comment expliquer. Lui il rit un quart de seconde trop tard, maintenant. C’est comme s’il vérifiait d’abord que c’est drôle.

Je lui ai rien dit. On dit quoi ? « Ton rire a changé » ? Il sourit, il va au boulot. Tout va bien, quoi. C’est juste qu’y a quelqu’un qui me manque et il est assis en face de moi au petit-déjeuner.

Témoignage 192-08 de M. ████████

Franchement ça m’énerve. Mon frère il a toujours été chiant, têtu, le genre à défendre une connerie deux heures juste pour pas lâcher. Insupportable. Voilà. C’était ça, mon frère.

Il déménage de l’autre côté, et là, plus rien. Tu lui demandes son avis : « ouais, comme tu veux ». Tu dis blanc, il dit blanc. Tu dis noir une heure après, il dit noir aussi. Il défend plus rien. Plus de camp. Plus de goût, Que. Dalle.

Et le pire c’est que les gens trouvent ça reposant. « Ah il est devenu cool ton frèrot. » Non. Rien à voir. Il est plus là. Moi je le préférais quand il avait tort et qu’il me soûlait.

Au moins c’était quelqu’un.

Témoignage 192-14 de ██████████████████ de █████████ sur ████████████ - *recueilli auprès de l'épouse du sujet — le sujet n'a pu être entendu*

Il traversait deux fois par jour. Le matin pour aller travailler, le soir pour rentrer. Des années comme ça. On trouvait que c’était une chance, d’avoir du travail des deux côtés.

Ça s’est fait doucement. Tellement doucement. Je saurais pas vous dire quel jour. D’abord il a arrêté de choisir le vin. Bon, je me suis dit, il s’en fiche du vin. Puis il a arrêté de choisir le film. Puis il a arrêté de choisir.

Maintenant je lui demande ce qu’il veut pour le souper. Il dit comme tu veux. Je lui demande si on part en vacances. Comme tu veux. Je lui demande, des fois, tard, s’il m’aime encore…

Les médecins ne trouvent rien. Il se lève, il s’habille, il traverse, il revient. Il sourit quand je souris, il répète un mot de temps en temps, celui que je viens de dire. La forme est là. La voix. Les mains, ses mains je les reconnais.

Mais l’intérieur, ça a coulé. Vers le bas. Tout ce qui faisait que c’était lui… Rien…

C’est comme s’il y avait un trou, maintenant, où il était. Un trou dans le monde.

Analyse

Le phénomène ne trie pas les sujets selon leur origine linguistique. Il prélève, chez chacun, la différence : le goût, le parti pris, la préférence, le mot propre. Le prélèvement est graduel et proportionnel à la fréquence d’exposition.

Ce qui subsiste après un prélèvement complet n’est pas un sujet neutre. C’est une forme humaine dont le contenu a été retiré. Le sujet conserve son apparence, sa voix et ses fonctions ; il ne conserve plus rien qui permette de le distinguer d’un autre.

L’Office estime que les divisions internes du pays, longtemps tenues pour une faiblesse, constituaient une part substantielle de ce qui l’occupait. Le Gouffre les résorbe. Le résultat se présente sous la forme de citoyens vides.

Recommandations & Mesures

L’Office ne recommande aucune mesure de confinement. OFP-192 n’étant ni localisé ni compris, toute intervention serait prématurée.

Recommandation principale. L’Office propose l’ouverture d’une étude scientifique pluridisciplinaire, dotée d’un mandat pluriannuel, chargée de :

  1. délimiter le tracé exact de la frontière linguistique et en cartographier les bords ;
  2. instrumenter la zone afin de mesurer la profondeur du phénomène et son taux d’approfondissement ;
  3. établir un protocole de suivi des sujets exposés, sur le modèle d’une étude de cohorte longitudinale.

Le devis, le calendrier et la méthodologie ont été établis et sont joints en annexe. L’Office estime le projet réalisable.

Obstacle méthodologique. L’étude se heurte au constat consigné sous Obs. 192-02. La frontière ne peut être relevée de manière reproductible : sa position varie selon la région d’origine de l’équipe qui la mesure. Un relevé conjoint supposerait une équipe mixte ; or une équipe mixte, exposée par construction aux deux côtés, entre elle-même dans le champ du phénomène qu’elle est chargée d’étudier. L’Office n’a pas résolu cette difficulté.

Obstacle administratif. Le financement et le pilotage de l’étude requièrent l’accord conjoint d’une autorité romande et d’une autorité alémanique. Les parties ne se sont pas entendues sur la langue de rédaction du mandat, sur l’ordre d’apparition des langues dans les documents, ni sur le lieu de la première séance. Le dossier est ouvert depuis 1974.

(INTERNE)

@lux: ne serait-ce pas plus simple de laisser le gouffre faire ce qu’il cherche à faire?

@stef: pour qu’on devienne tous pareils? ça m’étonne pas de toi.

@lux: ouais, parce que s’entendre est une mauvaise chose!

@stef: plutôt crever.

@lux: t’es vraiment une assassine de discussion, stef.

@didi: lol…

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